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    Faire le mur 171752... Faire le mur 171715...

    Emmanuelle Mason " Micro-topoïétique " Burin sur mur en contreplaqué et strates de peinture 3m45 x 4m Archéologie d’un mur de centre d’art. Un mur sépare, divise. C’est un obstacle. On se trouve au pied du mur, on s’y tape la tête. C’est aussi la maison, le refuge. Un mur, c’est ce qui rend possible un espace, c’est ce qui crée un lieu, et même un milieu. Un mur, dans un centre d’art, c’est ce corps opaque, en chair et en os, qui arrête mon regard. Mais lorsque j’y accroche une oeuvre, il se fend, s’ouvre sur le monde de l’oeuvre. Accrocher des oeuvres au mur, c’est comme percer des fenêtres. Comme si le mur pouvait exister à la fois comme frontière à mon regard, et comme condition de l’échappée de celui-ci. Ainsi, le mur rend possible l’espace, mais l’oeuvre, elle, créé un espace, des espaces. Non seulement l’oeuvre créé l’espace de son monde, dedans lequel je me projette par le regard (elle crève le mur), mais aussi, elle change l’espace dans lequel elle se trouve, elle en modifie presque la texture : elle agirait comme une goutte d’encre dans un aquarium, qui viendrait teinter l’eau, imperceptiblement. Pour que ce pouvoir d’émanation puisse avoir lieu, le mur, lui, doit se fait oublier : on donne à l’oeuvre un milieu neutre, où elle peut advenir. À chaque exposition, on comble les trous, on ponce, on repeint. On « fait la peau » au mur, une peau bien lisse. Ça fonctionne comme un arbre finalement : par couches successives qui viennent absorber (conserver) en son coeur un état précédente. Finalement, un mur enregistre des états successifs, des états matériels et immatériels de mémoire. Ce qui m’intéresse dans ce processus sont les interstices qu’il créé. L’interface entre les couches successives de peinture. Marcel Duchamp dirait l’inframince : cet espace immatériel, qui pourtant sépare de façon cruciale, mais presque imperceptible, les phénomènes. Ainsi, pour ce travail, je me suis demandé s’il restait quelque chose (quoi ?) des oeuvres qui se sont données sur ces murs. J’ai eu l’idée de me transformer en micro-archéologue de l’immatériel. Muni de lunettes d’horloger, je suis partie en quête des traces, même infimes, que ce mur de galerie aurait gardé en mémoire, entre ses couches de peinture. Cette quête minuscule, et plutôt insensée, a été guidée par la pointe de mes burins, à l’aide desquels je suis venue suivre les chemins du mur, tant à la surface que dans la profondeur des interstices des états (des mémoires) enregistrées dans la chair du mur. Cette topographie du minuscule n’est alors ni hasardeuse (n’est-ce pas l’histoire, réelle, des états successifs du mur qui ont guidé mes burins ?) ni intentionnel (puisque ce n’est pas moi qui décide de mon trait). La seconde partie du processus a consisté à venir estamper le résultat de ma gravure : à l’aide de papiers humides et d’un frotton, je suis venue prendre l’empreinte des chemins trouvés dans le mur. Quel est alors le statut de ces enregistrements, de ces moulages d’inframince ? Qu’auront-ils gardé de la poïétique de ces murs, de ces dizaines de générations d’expositions qu’ils auront reçu avant de faire « peau neuve » ?